APOCALYPSE

Elle s’était levée ce matin là avec un sentiment étrange. La nuit agitée s’était soldée par un cauchemar qui l’avait réveillée en sueur. D’habitude souffrant d’amnésie des rêves, celui-là lui avait laissé un goût amer. Sortir du lit avait été un calvaire mais après avoir pris une douche et avalé son petit-déjeuner – café, pain complet et fromage, pas de sucré, jamais du sucré – elle s’était sentie prête à affronter la journée, non sans auparavant s’être sermonnée. Cartésienne jusqu’au bout des ongles, elle ne croyait ni aux rêves prémonitoires, ni aux médiums, ni aux anges, ni à tout ce tintouin que les gens d’aujourd’hui, comme par magie, s’accordent à dire que cela existe depuis la nuit de temps ! C’est simple, elle aurait été un homme, Thomas aurait été son prénom, tel le Saint qui ne croit que ce qu’il voit, et non Angèle.

Le malaise cependant persistait. Le cauchemar, plus que des images, était une voix qui l’avertissait d’une catastrophe, une tempête de neige, une période glaciaire imminente que rien ne pouvait stopper. Ou plutôt si. Elle lui disait de détruire un personnage mystique démoniaque responsable de la fin du monde – rien que ça –, de trouver une belle âme, une fée qui la guiderait dans cet univers apocalyptique. Et elle, bien sûr, comme tout personnage de rêve, plonge dans le délire, demande où trouver cette âme, et la voix de lui répondre qu’elle la reconnaîtrait à son tatouage… avant de se réveiller.

En mettant le nez hors de sa maison, elle leva la tête vers le beau soleil du mois d’avril et sourit – Aire glaciaire, quelle rigolade ! – avant d’attendre patiemment le bus qui l’amènerait au cinéma.

Elle avait choisi un film français « les invisibles » sur les conseils d’une amie.

Il n’y avait pas grand monde à la séance et ça l’arrangeait bien. Une salle pleine la mettait très mal à l’aise. Sans être agoraphobe, la foule et le bruit l’oppressaient. C’était bien pour ça qu’elle n’aimait pas les films américains jugés « trop bruyants » à son goût.

Le film terminé, elle eu une drôle de sensation en sortant de la salle. Y a un truc qui cloche, pensa-t-elle sans arriver à déterminer quoi.

En quittant le bâtiment, elle comprit : le paysage avait radicalement changé. Il était entièrement recouvert d’un manteau blanc. Elle cligna plusieurs fois des yeux comme si le battement de paupières de plus en plus rapide pouvait avoir une incidence sur la météo. En deux heures de temps, tout avait disparu, recouvert de neige. Plus de voitures, plus de lumières, elle était seule. Les autres spectateurs avaient également disparu sans laisser de traces… littéralement. La neige était immaculée. Le titre du film fit écho en elle. C’est dans ces moments-là que certains parlent de coïncidences, d’autres de synchronicités. Elle resta figée.

Après quelques minutes, elle se décida à bouger et se dirigea vers l’arrêt de bus, mais quelque chose lui disait que des heures pourraient s’écouler sans voir passer un seul véhicule. Et elle avait raison… ou presque, car au bout de trente minutes, elle vit apparaître au loin un camion transformé en chasse-neige. Sauvée !

Elle lui fit signe, mais comment ne l’aurait-il pas vu ? Un manteau noir sur fond de neige sautant d’un pied sur l’autre pour éviter que ses orteils ne gèlent !

Il finit par stopper à son niveau et la vitre côté passager s’abaissa : « Eh bien ma p’tite dame, que faites-vous là ?  demanda une voix rocailleuse.» Question stupide pensa-t-elle aussitôt, qui lui arracha une réponse qui l’était tout autant : « j’attends le bus » , ce qui provoqua un rire guttural de la part du chauffeur. « Ah ben vous allez l’attendre longtemps, vous savez pas que nous sommes en alerte rouge ? 

— Euh… non…

— D’où sortez-vous ma p’tite dame pour pas savoir ça ?

— Du cinéma. »

Elle se sentait vraiment bête et surtout ce dialogue lui semblait si improbable qu’elle ne songeait même pas à lui faire remarquer que la neige au mois d’avril on n’avait jamais vu ça ! ».

« Le cinéma ? Quel cinéma ? »

Agacée, elle se tourna pour montrer du doigt ce qu’il ne pouvait pas ne pas voir, lorsqu’elle resta bouche bée. Le bâtiment n’était plus là. Il n’était pas enfoui sous la neige. Non. Il n’était plus là, comme s’il n’avait jamais existé.

Angèle n’en croyait pas ses yeux. Elle ne reconnaissait plus le lieu où elle se trouvait. A croire qu’elle était dans une autre dimension ou qu’elle avait été téléportée au fin fond du Canada en plein hiver.

« Bon, vous vous décidez ma p’tite dame ? j’ai encore des routes à déblayer moi ! ». La phrase la fit redescendre sur terre. Qu’avait-il à déblayer puisque visiblement il n’y avait plus de voitures ? Elle finit par se décider car ses pieds criaient pitié, et grimpa dans la cabine non sans une légère inquiétude. Il y faisait chaud, une chaleur qui avait un parfum de sécurité. Une telle chaleur, que l’homme conduisait avec pour seul vêtement sur le dos un marcel d’une propreté douteuse. Elle l’examina à la dérobée.

Bizarrement, toute inquiétude la quitta et elle pu à loisir examiner la cabine. Il y avait beaucoup de photos, de papiers répandus un peu partout sur le sol, et bien sûr une CB qui crachouillait des messages incompréhensibles pour un profane. Mais ce qui l’attira soudain ce fut son omoplate droite : un tatouage représentant une fille avec une colombe posée sur sa main.

L’homme sentit son regard.

« Vous n’aimez pas les tatouages ma p’tite dame ?

— Si si, répondit-elle hésitante, c’est juste que ça me rappelle un rêve et je croyais…

— Quoi donc ma p’tite dame ?

— Que c’était une fée. C’est bête mais mon rêve parlait d’une fée, alors… »

Le chauffeur freina brutalement faisant faire une embardée au poids-lourd.

Un moment de panique saisit la jeune femme lorsqu’il se tourna vivement vers elle pour lui montrer son torse. Il baissa alors la bretelle de son tricot de corps et lui montra son muscle pectoral gauche.

« Comme celui-ci ? » lui demanda-t-il le plus sérieusement du monde.

Elle découvrit alors un magnifique tatouage représentant une fée papillon et ne put s’empêcher de frissonner.

Il n’attendit pas sa réponse.

« Alors c’est vous celle que tout le monde attend ? Ah ben si j’m’attendais à ça… une bonne femme… vous n’avez rien d’une guerrière ! Ah ça non !

— De… de… quoi parlez-vous ? Demanda-t-elle en bégayant. » 

Il attendit quelques secondes avant de répondre, comme s’il digérait sa propre révélation.

« J’vais vous raconter une histoire, reprit-il. Il s’agit d’une légende indienne. Elle dit qu’il y a longtemps, bien avant eux, existait un peuple de fées et d’anges au-delà des nuages, vivant dans un monde suspendu. Il avait pour mission de protéger le monde d’en bas, et tant que ce peuple d’en haut vivrait, le monde d’en bas garderait équilibre et sérénité. Hélas, un jour un terrible dragon surgit des entrailles de la terre et s’envola au-dessus des nuages pour asservir ce peuple pacifique. Dès lors le monde d’en bas en fut perturbé engendrant violences et destructions. Viendra un jour lointain où l’aire de la purification couvrira le sol de blanc détruisant toute vie sur la surface. Se dressera alors un grand guerrier pour combattre le dragon et rétablir l’équilibre entre ciel et terre. Telle est la prophétie… et vous voilà. »

Le silence fit place à un éclat de rire. Angèle n’avait jamais entendu histoire plus ridicule. Un monde suspendu, un dragon, des fées, des anges… elle en eut mal au ventre.

« Allez ma p’tite dame, je vous emmène voir quelqu’un qui vous dira ce que vous devez faire.

— Eh, je ne vais nulle part avec vous ! s’exclama la jeune femme que la réalité venait de rattraper. Laissez-moi descendre, je finirai à pied ! »

En disant cela, elle regarda dehors et eut soudain un doute quant à sa capacité à retrouver le chemin.

« Pfuh, vous tomberez de froid avant d’y arriver ! »

Il n’avait pas tord.

« Ma p’tite dame, vous avez pas le choix. J’vous garde avec moi. Mais avant de vous amenez là où j’vous emmène… j’ai faim ! »

Angèle trouva cette remarque bien incongrue étant donné la soi-disant urgence. Mais, en effet, avait-elle le choix ?

Ils s’arrêtèrent donc dans un restaurant routier bizarrement ouvert. On aurait dit qu’il avait été posé là, délicatement, sur la neige, car le toit en était dénué, et aucune traces de pas autour à part les leurs. Aussitôt pensé, aussitôt apparu, il paraissait irréel. L’odeur de cuisine en poussant la porte lui prouva le contraire et c’est avec circonspection qu’elle regarda l’homme assis en face d’elle savourer le plat du jour, des cailles aux deux raisins.

Malgré son estomac qui criait famine, elle refusa de manger. Un fois son dessert englouti, il se tapota le ventre de satisfaction et rota en regardant sa montre : « C’est l’heure. »

Telle une automate, Angèle le suivit hors du restaurant fantôme. Oui, car à peine la porte franchie, il disparut lui aussi. Là elle commença vraiment à s’inquiéter. Discrètement elle se pinça la main. Il paraît que c’est un moyen sûr pour savoir si on rêve. Elle y alla franchement et fit un « aïe » qui lui prouva que tout était bien réel.

« Allez pressons ma p’tite dame. Il ne va pas nous attendre éternellement ! ». Apparemment le temps était effectivement compté et elle se demandait bien qui pouvait être ce « Il ». D’accord, peut-être qu’elle ne rêvait pas mais elle n’arrivait pas à comprendre ce qui lui arrivait : ce n’était pas sa ville, son pays, son monde. Quelqu’un lui faisait une blague. On l’avait enlevée dans la nuit et transportée en un lieu d’où on l’observait pour voir son comportement. C’était un test. Il n’y avait pas d’autre explication.

Le chasse-neige s’arrêta devant un genre d’igloo – en réalité un tipi recouvert de glace – et l’homme la fit entrer en la poussant légèrement. Un feu crépitait à l’intérieur et la fumée s’échappait par le toit. Elle se demanda comment la glace faisait pour ne pas fondre, puis remarqua un vieil indien d’un autre siècle, assis en tailleur en train de la scruter attentivement. Enfin il prit la parole.

« Ainsi tu penses être de taille à affronter le dragon ! 

— Moi, non je… c’est lui… »

Le sage rejeta la fumée de son calumet sur la jeune femme et observa à travers elle son visage. Il plissa les yeux.

« Hum, oui, peut-être. Il semblerait que ce soit bien toi. Mais as-tu conscience de ce que ce combat peut signifier pour toi ?

— A vrai dire, je ne sais même pas si ce que je vis en cet instant est vrai, si vous êtes réel. Ce matin il faisait beau, et maintenant c’est l’apocalypse.

— Le temps est une invention de l’homme. Tu crois vivre le présent, mais peut-être est-ce le passé, ou le futur, ou les trois en même temps, qui peut dire ?

Angèle se frotta les temps. Ridicule était le mot qui lui revenait sans cesse.

« Ton destin est là-bas, c’est toi qui l’as choisi. Tu ne fais que t’en rappeler et accomplir ce pourquoi tu es ici.

— Ridicule ! Dit-elle cette fois-ci à voix haute.

— Alors pourquoi es-tu ici ? Pourquoi n’es-tu pas partie ? Tu sais au fond de toi que c’est la réalité, ta vérité. Pourquoi veux-tu la rejeter ? Accueille, accepte et agis. Tu es venue sur terre pour accomplir une mission. Il est temps. 

— Et que suis-je sensé faire ? Un monde suspendu dans le ciel ça ne se trouve pas comme ça. Pas même avec un GPS.

— Tu sais où il est. Tu as déjà trouvé quelqu’un pour t’aider. Aies confiance. Écoute ton cœur. Ton âme a déjà tout prévu. »

Lorsqu’elle sorti de la tente, le camion était toujours là et le chauffeur l’attendait dehors, une cigarette entre les lèvres. Elle n’osa se retourner de peur de voir la tente disparaître. Elle eut la preuve du contraire lorsque le routier fit un signe amical à quelqu’un derrière elle.

Il fut nullement perturbé par son récit. Au contraire.

« Je connais quelqu’un qui peut vous amener partout où vous le souhaitez.

— Vous croyez à cette histoire ?

— Bien sûr et vous devriez aussi.

— Non mais… vous me voyez, moi, combattre un dragon ! Regardez moi, je fais même pas de sport en salle. Je ne saurais pas comment faire.

— Les choses se feront au moment où elles doivent se faire ma p’tite dame. Ce que j’dis moi pour l’instant c’est que j’ai un ami qui peut vous aider. Vous n’êtes pas seule.

— Et comment ?

— Il a une carte du ciel

— Les étoiles ?

— Ah non ma p’tite dame, on ne va pas aussi loin !

— D’accord et comment cet ami peut m’aider ?

— Ça c’est une surprise. »

Elle n’eut pas le temps de creuser la question car le camion arriva à destination : un aérodrome.

Un avion, elle allait prendre un avion. Alors ce monde suspendu à donc une piste d’atterrissage. Pourquoi tant de mystère ?

Elle avait vu le chauffeur s’adresser à un homme avant de revenir vers elle.

« On embarque dans 5 minutes.

— Comme ça, tout simplement.

— Ben oui, vous pensiez quoi ? Il fait ça souvent, piloter un avion. »

Elle savait qu’il avait très bien compris sa remarque mais n’avait pas voulu y répondre. Elle n’insista pas. Pour l’instant elle se demandait si une piste serait assez grande pour poser l’avion. C’était avant de savoir que l’avion ne se poserait pas. D’ailleurs elle n’avait pas abandonné l’idée qu’elle était toujours dans un rêve, même lorsqu’elle se retrouva harnachée au chauffeur-routier, dans le vide, bras tendus tels un oiseau, libre de toute pensée. Incroyable ! Dans le passé – ou le présent mais était-ce le futur – jamais elle n’aurait imaginé faire un saut en parachute. Cela était tellement impensable qu’elle n’avait même pas réagi à l’annonce du saut dans le vide. A vrai dire maintenant la curiosité avait pris le dessus. Elle était même impatiente de savoir la suite de l’histoire. Était-ce le manque ou le trop plein d’oxygène, sûrement l’adrénaline : elle était euphorique. Elle planait toujours lorsque son binôme lui fit signe de regarder vers le bas. Le monde était là, flottant dans les airs. Ses yeux derrière le masque n’en revenaient pas. Il existait donc bel et bien. L’ouverture du parachute la ramena à la réalité.

L’atterrissage se fit en douceur, dans une prairie où se côtoyaient différentes variétés de fleurs inconnues de la flore terrestre, un chatoiement de couleurs qui lui fit penser à une toile impressionniste.

« Que dois-je faire maintenant ? Demanda-t-elle au routier en train de plier la voile.

— Ah ça ma p’tite dame, c’est votre histoire, pas la mienne ! »

Angèle balaya du regard le paysage et aperçut une maison au loin, au sommet d’une colline. Elle semblait ancienne, d’un autre temps, celui où tout s’arrête, figé. Sans savoir pourquoi elle se sentit attirée par cette étrange bâtisse. En franchissant la porte, contre toute attente, elle s’y sentit bien, en sécurité. Ce fut sans compter un bruissement d’aile qui fit soudainement trembler son cœur et tous les murs de la maisonnée.

« Qui es-tu pour oser troubler mon repos ? Demanda une voix venant du tréfonds de la terre et remontant jusqu’au toit. »

Angèle se mit à trembler en voyant apparaître une femme-dragon, majestueuse, vêtue de rouge dont la pierre, un magnifique grenat, à elle seule éclairait toutes les pièces.

« Ne me fais pas répéter, gronda la voix. Es-tu venue me combattre ? Crois-tu vraiment pouvoir y arriver misérable avorton venu d’en bas ? Je n’ai qu’à demander à mon dragon d’ouvrir sa gueule et tu seras réduite en cendres. »

Malgré le danger qui lui faisait face, Angèle fit un pas en avant.

« Je suis venue pour libérer le peuple d’en bas et pour cela, je vous demande de libérer le peuple d’en haut.

— Et pourquoi ferai-je cela ? Que ferait le peuple d’un tel cadeau ? Que sais-tu toi de la liberté ? Penses-tu la mériter ?

— Je sais que je mérite d’être libre de choisir de l’être ou non.

— Que me chantes-tu là ? On est libre ou on ne l’est pas. Tu n’as pas le choix.

— Et moi je dis le contraire. D’ailleurs vous-même êtes-vous libre ? »

Angèle sentit un souffle chaud passer au-dessus de sa tête. La femme-dragon était en colère et la flamme qui avait failli brûler le sommet de son crâne le lui confirma.

« Quelle impertinence ! Je suis libre de te faire rôtir aux petits oignons et de me régaler de tes membres maigrelets. »

Malgré les battements de son cœur de plus en plus forts et de plus en plus rapides, quelque chose la poussait à continuer malgré le danger.

« Vous ne le ferez pas.

— Et pourquoi non ?

— Parce que vous n’y arriverez pas.

— Misérable larve, crois-tu être de taille à m’en empêcher ? Quand je te regarde je vois tout ce que j’exècre : la faiblesse. »

Angèle n’eut pas le temps de rétorquer. La femme-dragon cracha de nouveau son feu et elle sentit une odeur de brûlé. Les cheveux au sommet de son crâne n’avaient pas été épargnés cette fois-ci. Était-ce de l’insouciance ou de la folie ? Elle savait que sa liberté serait au prix d’un effort surhumain pour vaincre sa peur. Elle songea que c’était sans doute ça le vrai héroïsme : avoir le courage de vaincre sa peur.

« Ah parce que tu te prends pour une héroïne ? »

La jeune femme fut un instant décontenancée. Et si cet être lisait dans ses pensées ? Mais cela lui donna une idée.

« D’accord vous avez un avantage mais saurez-vous vaincre l’esprit ?

— Je me moque de l’esprit, gronda la créature. Seule la force compte. Mais puisque tu t’acharnes à vouloir me défier, je te propose un combat : la force contre l’esprit. Si par ton esprit tu arrives à m’arracher ce pendentif que je porte, tu auras gagné et je retournerai à la terre. Si ton esprit – comme je le crois – en est incapable, mon dragon te croquera avec délectation et je régnerai à jamais sur ton monde… et ton esprit. »

Angèle ne sut ce qui la poussa à l’accepter mais elle s’entendit répondre :  « marché conclu » sans avoir la moindre idée de comment faire. Elle ne sut non plus comment son cœur n’avait pas encore explosé tant il battait à tout rompre. La femme-dragon se mit à tourner autour d’elle, criant, crachant toute sa colère tel une tornade. Le vacarme était insupportable et elle faillit bien céder mais elle vit à travers une fenêtre de la maison le routier lui sourire, et ce sourire plein de bienveillance l’apaisa instantanément, comme si une chaleur – douce cette fois-ci – lui traversait le corps de la tête aux pieds. Elle sentit ensuite comme une bulle l’envelopper, imperméable aux attaques extérieures. Elle n’était pas seule et cela l’apaisa. Les yeux fermés, elle pouvaient cependant sentir ce démon tourner encore et encore de plus en plus vite, de plus en plus près mais étrangement elle n’avait plus peur.

C’est alors que quelque chose se produisit. La pierre du dragon se mit à vibrer, comme si quelque chose à l’intérieur demandait à sortir. Elle vibra tant et si bien que la femme-dragon se mit à hurler de douleur. Le grenat rougeoyant lança des éclairs à travers la pièce, brisa la chaîne qui le retenait prisonnier et tomba au pied d’Angèle qui ouvrit les yeux. Lorsque la propriétaire voulut la ramasser, il était trop tard. La pierre avait franchit la barrière protectrice et la jeune femme, devant les yeux ébahis de la créature s’en saisit et dit : « la pierre ne vous appartient pas, ni à moi d’ailleurs. Ce n’est pas une esclave que vous pouvez enchaîner mais une aide précieuse que vous n’avez pas su écouter. »

La femme-dragon gronda de rage avant de capituler.

« Tu as gagné, tu es la plus forte. »

Elle ne sut pourquoi, mais Angèle n’avait pas ce sentiment.

« Je ne suis pas plus forte car j’étais morte de peur mais une voix est venue me dire : ta peur est ta pire ennemie. Si tu en fais une amie, les barrières s’envoleront et tu pourras réussir tout ce que tu entreprendras. »

La créature voulut cracher son venin mais rien ne put sortir, et contre toute attente Angèle la regarda dans les yeux avec gratitude.

« Merci, lui dit-elle simplement. Grâce à vous j’ai compris ce qui m’empêchait d’avancer. Cette pierre, je la porterai pour me rappeler ce moment magique. »

Quand Angèle mit le grenat dans sa poche, la femme-dragon poussa un hurlement de rage et de douleur, virevolta sur elle-même et s’enfonça dans le sol creusant un tunnel à la manière d’une taupe creusant sa galerie.

Puis le calme revint.

Apaisée, Angèle n’osa cependant regarder dans le trou – un sursaut de peur sans doute. Elle se leva et au moment de franchir la porte de la maison, la question se posa de savoir de quelle manière elle pourrait réintégrer son monde. C’est alors qu’une lumière bleue sortit du tunnel. Était-ce la réponse ? Devait-elle suivre ce chemin de peur, d’angoisses, de combat, pour retrouver la liberté et vivre sa vie ? Elle sut au fond d’elle que c’était ça. Mais avant elle avait quelque chose à faire.

La nuit tombait et au loin le soleil touchait la ligne d’horizon. C’était une mer de nuages qui flottaient semblable à un océan sans vagues. Il était là et ne semblait pas la voir. Il regardait cet horizon sans bouger. Elle comprit que c’était la dernière fois qu’elle le verrait.

« Je ne connais même pas votre nom, dit-elle en s’adressant à son compagnon d’aventure. »

Il se tourna vers elle et, avec une voix qui lui rappela celle de son rêve, la félicita.

« Bravo Angèle pour ton combat. Tu iras loin dans cette vie et au-delà. Tu es sur la bonne voie ; tu dois juste avoir confiance en toi. »

La jeune femme le vit se tourner de nouveau vers le soleil couchant et d’un grand coup de pied il se propulsa dans les airs en déployant d’immenses ailes. Il resta quelques secondes en suspension avant de disparaître avec ces dernières paroles : « mon nom est Michaël ».

Elle resta bouche bée quelques instants. Elle n’avait jamais été seule. Elle le savait à présent. « Il » avait toujours été là.

La traversée du tunnel, quoique inquiétante, se fit sans difficulté et elle se retrouva à l’arrêt de bus devant le cinéma sans savoir réellement comment elle y était arrivée. C’est le bruit qui la saisit en premier. Plus de neige, un soleil de printemps éclairait les maisons et les voitures stationnées de l’autre côté de la rue. Elle avait retrouvé son monde. Elle regarda sa montre : cinq minutes venaient de s’écouler depuis sa sortie de salle. Avait-elle donc rêvé tout éveillée ? Impossible ! Et pourtant elle sentait que quelque chose avait changé en elle. Tout était chamboulé, tourneboulé : une véritable apocalypse intérieure. Elle secoua la tête comme pour se rappeler à l’ordre. C’est du grand n’importe quoi ! Pensa-t-elle. Elle tourna la tête pour voir si le bus arrivait avec l’impatience de quelqu’un qui a envie de tout oublier et de reprendre le cours de sa vie normale. Elle chercha dans la poche de son pantalon son ticket de bus et en sortit une pierre : un magnifique grenat étincelant. A cet instant un poids-lourd passa devant  elle en klaxonnant. Son chauffeur, Michaël, lui fit un petit signe de la main avant de disparaître.

Très vite après arriva l’autocar. Elle hésita quelques secondes, réalisant ce qu’elle venait de voir et se mit à sourire. Le chauffeur pensa qu’elle souriait sans raison mais il avait tort car elle revoyait le slogan inscrit sur le camion.

 

SOCIÉTÉ DE DÉBLAIEMENT  

ANGES ET COMPAGNIE 

NOUS VOUS OUVRONS LA VOIE

 

FIN


12 réflexions sur « APOCALYPSE »

  1. Je comprends pk il me fallait du calme pour le lire!!!!!!!!
    Il est …..wouawwwww ! !!!! ….. un magnifique scénario de film!!!!
    Et t es pas tte seule dans ta tête hein???!!!😉😉😉😉😁
    J adore je suis hyper fan !!!!

  2. BRAVO!!! J’ai a-do-ré! dès qu’on commence à lire on a envie de continuer. j’aime les messages que tu fais passer, entre autres aux esprits cartésiens.Ah!Ah! continue sur le chemin de l’écriture, c’est bien ta voie.

  3. Etbien moi aussi il m’a fallu du calme et du temps pour tout lire…. !
    Ça y est !! Et waouh ! Où vas-tu chercher tout ça ?!! Encore bravo 😉

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