PANIQUE A LA FABRIQUE

Nous sommes le 24 décembre.

Dans la fabrique de jouets, le Père-Noël vérifie la cargaison. Il a commencé voilà quelques jours et aujourd’hui, hormis les retardataires, il n’est pas loin du compte. Dans quelques heures les lutins donneront à manger à ses rennes qui s’envoleront dans la nuit pour le guider dans sa distribution.

Quel plaisir de savoir qu’il distribue du bonheur à tous les enfants de la planète !

Et le 26 il pourra se reposer avec ce sentiment du devoir accompli avec un repos bien mérité jusqu’à l’année suivante.

Un cri vient interrompre ses pensées.

« Nicolas, Nicolas ! »

Tant de familiarité chez les lutins est inhabituel et ne présage rien de bon.

« Du calme Mangecire, du calme, tu vas faire peur aux rennes. Tu sais qu’ils ont besoin de sérénité avant leur envol. »

En effet, les rennes du Père-Noël, couchés dans leur enclos au centre même de la fabrique de jouets, se mettent en condition pour leur futur long voyage : ils dorment. Aux cris du lutin, leurs paupières se soulèvent et les têtes se tournent vers lui le regard courroucé.

« Alors dis moi, quelle catastrophe vas-tu m’annoncer ? N’aurais-tu plus de bougies à te mettre sous la dent ?, se moque le Père-Noël. »

Le ventre de Mangecire se met à gargouiller à l’évocation de son met favori.

« Non, c’est… c’est…

— Quoi donc ?

— On a volé la poudre magique ! »

L’annonce ainsi lâchée fait l’effet d’une bombe. Un silence de mort précède le brame des rennes.

« Quoi, s’exclame le Père-Noël, impossible !

— Et pourtant si. Je vous le dis comme je vous vois… Euh non. Je l’ai vu comme je vous vois… ou plutôt je ne l’ai pas vu comme…

— Ça va, ça va, j’ai compris. »

Le Père-Noël regarde ses jolis rennes, inquiet. S’il n’y a plus de poudre ils ne pourront pas s’envoler, et adieu la livraison et la joie des enfants le matin de noël.

« Comment est-ce arrivé ? La poudre est pourtant bien gardée à l’abri dans le coffre-au-fort, et moi seul ai la combinaison.

— Et les lutins, renchérit Mangecire.

— Je ne peux pas croire qu’un de mes lutins puisse me trahir.

— Ben, faut croire que oui, lance le lutin impudent avant de s’excuser.

Le Père-Noël réfléchit un instant.

« Bon, il n’y a plus qu’à visionner la caméra de surveillance.

— On a une caméra de surveillance ?

— Bien obligé, depuis le vol de mon bonnet à noël dernier, la veille du départ.

— C’était un coup de Cachetout, il ne peut pas s’en empêcher, se défend Mangecire.

— Je ne veux pas le savoir. Là, c’est grave, très grave. Toute la magie des enfants est mise en péril.

— Très grave, c’est vrai, acquiesce le lutin en suivant à petits pas le Grand Nicolas. »

Une fois dans le bureau, le Père-Noël soulève un tableau et actionne un bouton. Une projection des heures passées se reflète sur le mur du fond de la pièce.

« J’en étais sûr ! S’exclame le vieil homme. »

En effet, l’identité du responsable de cet état de crise est sans équivoque.

« Le nain Tracassin ! »

— Mais pourquoi ?

— J’ai refusé qu’il devienne un de mes lutins de noël lorsque j’ai découvert qu’il détournait des jouets pour les vendre au marché noir ! Voilà pourquoi.

— Que faisons-nous ? Où le trouver ?

— Il doit être en train de monnayer son forfait.

— De la poudre magique ? Mais qui pourrait en avoir besoin ?

— Réfléchis Mangecire. Qui se sert de poudre magique ? »

Le lutin fronce les sourcils. Son ventre gargouille de nouveau.

« J’ai du mal à réfléchir le ventre vide, se plaint-il avant d’attraper la première bougie à sa portée pour l’avaler gloutonnement.

— Ah les lutins ! Soupire le Père-Noël.

— Mais oui, s’écrie Mangecire, c’est Clochette la voleuse. C’est elle qui se sert de poudre magique.

— Ne sois pas ridicule. Pas une fée, jamais une fée. Cependant, tu n’es pas loin. Je connais quelqu’un qui en aurait bien besoin pour se venger…

— Crochet ! Le coupe Mangecire, c’est le capitaine Crochet ! »

Bien que contrarié d’avoir été ainsi interrompu, le Père-Noël acquiesce.

« Il s’agit maintenant de retrouver le nain avant qu’il ne fasse affaire.

— Je sais où il se rend souvent. C’est un bar louche au milieu de la forêt. Une vieille cabane de chasseur remplie de trophées de rennes. »

A ces mots, Rudolph, le plus jeune renne au nez rouge, lève la tête et se met à bramer de peur.

« Doucement mon petit, le rassure le Père-Noël en lui tapotant l’échine. Tu ne crains rien ici. Rendors-toi. »

Il prend à part le lutin et lui intime l’ordre de le conduire dans ce lieu malfamé. C’est ainsi qu’en début de soirée les deux compères partent incognitos enveloppés chacun d’une longue cape noire à la rencontre du malfaiteur.

A l’approche de la cabane, ils entendent des chants et des cris sortir de la cheminée. L’endroit semble festif. Pourtant le Grand Nicolas ne doit pas oublier que c’est un repère de malfrats, voleurs, menteurs et compagnie.

Lorsqu’il pousse la porte, une odeur de bougies parfumées à la cannelle parvient aux narines de Mangecire provoquant de violents grondements de son estomac : son pêcher mignon vient de le trahir.

« Un lutin ! Crie un gnome.

— Le Père-Noël, s’exclame un autre lorsque ce dernier dévoile son identité d’un coup de cape. »

Tous les clients de l’auberge se mettent à fuir, laissant seuls les coupables assis au fond de la salle.

Pris sur le fait en pleine négociation, Tracassin tente de se justifier.

« Oh Grand Nicolas, c’était pour nourrir ma famille…

— Tu n’en as pas ! Coupe le Père-Noël.

— C’était pour rendre service à un ami…

— Tu n’en as pas, répète Mangecire.

— C’était pour payer mon passage au pays imaginaire où les nains vivent heureux.

— Il n’y a pas de nains heureux au pays imaginaire. Crochet t’a menti. A moins que ce soit toi le menteur. »

Puis il s’adresse à l’acheteur.

« Vas-t-en Crochet. Ta haine des enfants ne sera pas assouvie cette année. Vas-t-en avant que je n’appelle Peter-Pan et ne t’oblige à jouer à cache-cache avec lui. »

Crochet, à l’évocation d’un jeu d’enfant, s’enfuit à toutes jambes sans demander son reste.

« Quant à toi le nain, comme c’est la veille de noël, je serai magnanime…

— Oh merci Grand Nicolas…

— Je devrais te bannir de tous les contes, mais au contraire je te garderai en exemple…

— Exemple ! S’exclame le lutin.

— Oui car il faut pouvoir se rappeler ce qu’il ne faut pas être, détecter celui qu’il ne faut pas suivre, fuir celui qui débite de belles paroles et étale de beaux atouts, et vivre pleinement malgré tout chaque moment de fête.

— Merci Grand… »

Le Père-Noël retient in extremis Tracassin par le col de sa veste.

« Mais rends-moi d’abord ce que tu as volé. »

Le nain soulève alors son bonnet et tend au Père-Noël la bourse de poudre magique qu’il avait cachée à l’intérieur. Ce dernier s’en saisit puis le lutin chasse Tracassin d’un coup de pied aux fesses.

« Voyons, le gronde gentiment le Père-Noël, pas de violence le soir de noël. »

Une cloche se met à tinter au loin.

« Vite Mangecire, nous devons retourner à la fabrique et donner la poudre aux rennes. »

L’attelage est en train de se réveiller lorsqu’ils reviennent. Rapidement, le Père-Noël monte à la grande échelle de la fabrique, plonge fébrilement sa main dans le sac et d’un mouvement ample du bras, répand la poudre magique au-dessus des rennes. Ceux-ci s’ébrouent et agitent leurs pattes, soudain impatients de se mettre au travail.

Le traîneau ainsi chargé de tous les cadeaux, le Père-Noël se met aux commandes, conscient d’une catastrophe évitée de justesse. Il fait signe aux lutins d’ouvrir les portes du hangar de la fabrique de jouets et agite les rênes pour faire avancer ses amis, Rudolph en tête. L’attelage s’élance alors d’un bon et s’envole pour le soir le plus magique de l’année.

« Oh oh oh, s’exclame le Père-Noël dans la nuit, tout à la joie de distribuer du bonheur par-dessus son traîneau. Quel beau métier que voilà. Je ne voudrais en changer pour tout l’or du monde ! »

Au loin, dans la nuit du 24 au 25 décembre, une traînée d’étoiles filantes parcourt le ciel. Il est temps de faire un vœu. Allez-y. Le Père-Noël les attrape au vol et les ramène dans sa fabrique. Il les confie ensuite à son grand ami le Génie des souhaits pour être traités et stockés dans l’attente d’être exaucés. Peut-être pas demain, ni après-demain mais un jour c’est certain. Patience. Les vœux ne sont jamais oubliés pour celui qui continue à rêver.

7 réflexions sur « PANIQUE A LA FABRIQUE »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *